Se laisser être fragile…

31 décembre. Dernier jour de l’année. Peut-être le moment rêvé de se poser un peu, de réaliser le chemin parcouru durant les mois qui viennent de s’écouler. Beaucoup laissent entendre que l’année a été « pourrie », « difficile », « abominable »… Des qualificatifs désolés pour dire les moments de doute, de découragement, d’impuissance face à l’épidémie, aux contraintes financières vécues par beaucoup, à tout ce magma d’inquiétudes qui s’est déversé sur des existences jusque-là routinières… C’est un stade que je conçois, mais qu’il faut sans doute dépasser, sous peine d’échouer à lancer 2021. Le fait de rester sur le négatif confine à l’impuissance et à la stagnation, par peur. Peur de ne pas arriver à contrôler, d’échouer, peur de ne pas y arriver et de tomber, surtout.

Mon année a été riche en événement que beaucoup pourraient qualifier de négatifs. Pour autant, ma lecture en est toute différente. J’estime avoir atteint un état de bonheur rarement atteint. Une solitude heureuse qui ne doit rien à l’extérieur, et tout à un travail intérieur que j’ai réalisé au fil des moments que j’avais d’abord qualifiés de « difficiles ».

Notre quotidien sera toujours jalonné, de cette façon, d’événements qu’il nous appartiendra de voir comme des couperets ou des opportunités. Notre vision de ce qui arrive teintera la manière dont nous pourrons grandir, ou pas, au travers de ces moments proposés. Il faut aussi réaliser l’importance énorme de nos pensées, nos mots, nos anticipations et nos désirs sur la survenue des événements de notre vie. Nous appelons, par nos vœux inconscients, une bonne part de ce qui vient à nous. A nous d’être conscients de ce pouvoir, et de formuler consciemment les désirs qui nous porterons demain. C’est le jeu des vœux en ce début d’année qui arrivera dans quelques heures. Soyons précis dans nos demandes, et nourrissons l’espoir qui aidera toutes ces belles choses à fleurir sur le terreau de notre vie.

 

Une conclusion à laquelle je suis arrivée, au terme de ces mois tumultueux que je viens de vivre, c’est l’importance vitale de se rendre vulnérable. En amour, plus qu’ailleurs, il s’agit d’une attitude indispensable pour oser une vraie rencontre authentique. A mes yeux, la vulnérabilité est cette capacité à se tenir debout face à l’autre dans toute notre nudité. Cela signifie que l’on est prêt à se montrer dans toute sa vérité, les défauts comme les qualités, les zones d’ombre comme les endroits lumineux. Cela suppose de connaître déjà ce qui nous anime de l’intérieur, et d’avoir posé le doigt sur ces parties de nous qui nous plaisent moins. Ou, à défaut de les avoir visitées en profondeur, de les accepter.

Se rendre vulnérable, c’est aussi accepter de donner et de recevoir sans attentes. Donner sans attentes, c’est-à-dire sans avoir besoin d’un retour de la part de l’autre, qui choisira ce qu’il souhaite faire du présent, en toute liberté. Recevoir sans attentes, c’est être capable de tendre les mains pour que l’autre y dépose ce qu’il a à donner. Il importe alors, si on n’a pas eu l’habitude de recevoir, d’accepter la fragilité de se sentir, peut-être, redevable. Un sentiment invivable pour certains, en ce qu’il crée comme un devoir de rendre, qu’il donne à l’autre un pouvoir sur nous : celui de reprendre, ou d’utiliser ce qui est donné pour imposer ou contraindre.

En amour, savoir recevoir, c’est se montrer fragile en dépassant ce sentiment de vouloir donner en retour. Accepter le cadeau, et simplement se sentir reconnaissant. Se montrer vulnérable, c’est accepter de l’autre ce qu’il a à donner, sans savoir la forme que cela pourra prendre. Sans chercher à contrôler ce qui arrivera. Une posture d’ouverture et d’accueil qui donne à l’autre la possibilité de se déployer en toute liberté. C’est contraire à ce que beaucoup d’entre nous ont appris : le contrôle est souvent la protection ultime qui nous a été utile, petit, lorsque nous devions nous protéger, nous conformer aux demandes inconscientes qui nous étaient faites.

L’amour demande que cette armure-là tombe, et que le contrôle nous échappe pour accueillir ce qui vient de l’autre de la façon dont l’autre a besoin de le transmettre. Sans vulnérabilité, le contrôle garde la citadelle de l’ego et rien ne circule… Le contrôle empêche la fragilité et éteint l’amour aussi sûrement que l’eau étouffe la flamme. Imaginez seulement une nuit d’amour où l’un arrive nu tandis que l’autre a enfilé une armure en cuir et en métal ! Et l’ego, il a toute sa place, mais en amour, force est de constater que leur coexistence amène rarement l’abandon. Lâcher prise est indispensable pour se rendre fragile, et c’est précisément ce que l’ego fuit par-dessus tout ! La vulnérabilité en amour impose alors que l’ego soit relégué dans un tout petit espace où il ne viendra pas se mettre en travers du chemin et tenter à tout prix de faire respecter ses lois. Se rendre vulnérable, c’est accepter de rester humble…

Pour 2021, je nous invite à accueillir la vulnérabilité qui permet à l’amour de circuler librement. Certains appellent cela se mettre en position de faiblesse. Je trouve plus juste de dire en position de réceptivité. C’est une manière de s’accueillir soi, dans toutes ses dimensions, et d’accueillir ce que l’autre a à donner, quoi que ce soit. Ce n’est qu’à cette condition que l’amour pourra s’épanouir en toute liberté et l’énergie circuler. En 2021, l’amour pourrait bien prendre toute la place, et c’est sans doute ce dont le monde a besoin aujourd’hui, plus que jamais.

 

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Sirsasana ou la résilience en mouvement

Il existe une posture de yoga que j’aime beaucoup. Pour le défi physique qu’elle présente, mais aussi pour la symbolique qu’elle apporte. La posture sur la tête, aussi appelée Sirsasana en sanskrit, est un pied de nez à la gravité, et on l’appelle aussi la posture de la peur. Pourquoi ? Parce qu’une fois qu’on a développé la musculature adéquate pour la réaliser, le plus grand obstacle à sa réalisation réside entre les deux oreilles ! Il s’agit de s’autoriser à monter dans cette posture délicate, et surtout… à tomber ! C’est la raison pour laquelle, lorsque je l’enseignais, j’encourageais les étudiants à apprendre à « rater » le mouvement et à tomber, sans se blesser, au sol.

Je trouve dans cette posture une très belle métaphore de ce que je vis actuellement. L’année 2020 qui s’achève m’a malmenée d’un bout à l’autre. Comme en yoga, la vie m’a poussée à regarder mon existence la tête à l’envers, m’invitant du même mouvement à rester à l’équilibre, quels que soient les événements qui viendraient se manifester. J’ai résisté, lutté, je me suis débattue, je suis passée au travers, j’ai gueulé aussi, j’ai maudit et j’ai aussi accepté. Le divorce, la maladie, le déménagement, le changement de boulot et les deuils, nombreux, l’instabilité émotionnelle et financière, les amis qui tournent le dos et ceux qui entrent dans ma vie. Tout ce bouleversement ramassé sur quelques mois m’a véritablement mis la tête à l’envers. Voici en quelques mots ce que j’ai appris au fil des jours qui ont parfois paru très, très longs…

 

J’ai appris que, peu importent les circonstances, rechercher qui je suis était la plus importante des quêtes.

J’ai appris que l’amour, et lui seul, était ce qui valait la peine d’être conquis, intégré, accepté et accueilli. Que l’amour était en moi, et que je n’avais plus à le rechercher chez les autres : il existe partout et survit à tout, pour peu qu’on sache le voir dans son omniprésence.

J’ai appris que les autres n’étaient que le reflet de qui j’étais et qu’à ce titre, je devais changer mon état intérieur pour voir les changements apparaître chez les autres. L’amour que je me porte n’est pas conditionné par ceux que je côtoie : il en est la manifestation.

J’ai appris qu’il était possible d’être heureux quelles que soient les circonstances qui s’imposaient à moi. Et qu’il ne tenait qu’à moi d’en faire des événements favorables, par ma façon de les accueillir. Car en y pensant bien, une chose arrive et ne peut être vue positivement ou négativement que si l’on se met à la juger comme telle. En l’acceptant comme elle se manifeste, je m’autorise à l’accueillir et à en faire, ultimement, une occasion de grandir et une opportunité.

J’ai appris que le manque de quelqu’un, le désir d’attirer des personnes ou d’en éloigner d’autres, n’étaient que des réactions à la peur. Si je décide de faire venir l’amour et de le cultiver en moi, il n’y a plus cette peur, pas plus que ce besoin d’attirer ou d’éloigner. J’ai cette conviction désormais que toutes les belles choses que j’anticipe pour moi-même arriveront, quoi qu’il arrive, et sans effort, dans la mesure où c’est l’amour qui guide mes actes, et non la peur. Plus besoin de me protéger ou de trépigner en attendant avec impatience que ce que je souhaite plus que tout arrive. Cela va finir par arriver.

J’ai appris que l’intention et le mouvement du cœur entraînent des manifestations incroyables, et qu’il faut impérativement prêter la plus grande attention à ce que l’on pense et ce que l’on dit. Une énergie puissante est contenue dans ces pensées et ces mots, qu’il ne faut pas prendre à la légère. Dire aux personnes que l’on aime qu’on les aime relève presque d’un devoir et d’une liberté que je m’autorise en permanence désormais. Et m’interdire de médire est un objectif indispensable.

J’ai appris qu’il est vital pour moi à présent de prendre mes rêves pour des réalités, et de ne plus laisser le moindre obstacle m’arrêter. Ma vie est décidément trop courte pour que je la passe encore à m’appesantir sur le passé, sur mes erreurs ou mes échecs, ou à vouloir des choses qui ne me correspondent pas. A chaque minute, je reste éblouie par les beautés que je perçois partout et dans toutes les personnes que je croise. Je ne veux plus me concentrer sur le négatif, mais laisser le positif éclairer le chemin.

J’ai appris que les personnes que j’aimais étaient comme des cadeaux que je déballe chaque jour avec bonheur. Et les surprises sont constamment en train d’apparaître, je m’en réjouis jour après jour.

 

Je sais que les difficultés que la vie apporte semblent parfois insurmontables. En réalité, rien de ce qui nous arrive ne dépasse notre capacité à les gérer. La vie est ainsi faite qu’elle nous permet de grandir avec des « présents » que nous pouvons choisir de juger, auxquels nous pouvons résister de toutes nos forces. Nous pouvons aussi choisir de les accueillir comme tels, et d’ouvrir nos bras à l’expérience proposée, pour devenir de meilleures personnes.

Au bout de cette longue année, j’ai un sentiment de gratitude immense pour toutes les personnes que j’ai rencontrées, toutes celles qui m’ont soutenue de manière inconditionnelles, toutes celles qui m’ont enseigné, à leur insu souvent, mais toujours avec amour. Que chacun(e) se sente remercié à la juste mesure de ce qu’il(elle) a donné, qu’il(elle) en soit conscient ou non…

 

En cette fin d’année, je vous souhaite de devenir, chacun d’entre vous, la meilleure version de vous-même. Des personnes aimantes et qui savent s’apporter à elles-mêmes l’amour dont elles ont toujours manifesté le besoin. Cet amour-là, une fois que vous l’avez manifesté pour vous, pourra rayonner bien au-delà de vous et faire de ce monde un bien plus bel endroit pour vivre…

 

Je vous laisse l’adresse d’un site (en anglais…) qui m’a bien aidée à orienter ma barque sur le flot tumultueux de cette année : https://www.iam-love.co/

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J’habite avec 3 soleils depuis 20 ans…

Je les ai portés, chacun d’entre eux, avec bonheur. De les sentir dans mon ventre, c’était chaque fois une expérience à couper le souffle, dans tous les sens du terme (vu leur taille…). J’ai aimé les langer, jouer avec leurs petits pieds qui gigotaient, les embrasser dans le cou alors qu’ils étaient tout petits et qu’ils sentaient si bon… caresser la peau toute neuve et d’une douceur souple et chaude. J’ai aimé aussi les observer quand ils découvraient le monde. Petite main dans la neige, étonnement dans les yeux, juste avant la cascade de rire. Roulades dans l’herbe fraîche, main tendue vers le museau du chien ou le pelage du chat, bouche-pas-de-dents qui engouffre avec avidité le pain tout mouillé de salive. Et puis j’ai aimé quand ils se sont mis debout, sur leurs deux pattes malhabiles, pour apprendre à attraper la queue du même chien qui les reniflait truffe mouillée contre joue ronde. J’ai aimé leur courir après quand ils s’échappaient en riant pour se planquer dans les fourrés du jardin public, et les habiller en esquimaux parce qu’il faisait moins 20 dehors. J’ai aimé les enfiler en rang d’oignon sur la luge pour les amener à la garderie à trois rues de la maison, et les voir laisser les moufles traîner dans la neige pour faire des traces. J’ai aimé voir leur mine réjouie devant la neige qui tombait, et les voir soulever les feuilles d’or et de carmin pour les faire retomber en pluie à l’automne pendant nos balades en forêt. J’ai aimé ensuite les voir grandir et aller à l’école, cartable sur le dos et grand sourire aux lèvres quand ils apercevaient les copains dans l’immense cour d’école. Préparer leurs petits lunchs du midi et défaire avec eux les sacs de sport pour mettre à laver le linge sale. J’ai aimé leur préparer des crêpes, et les voir dévorer des kilos de miel qu’ils étalaient avec gourmandise sur des tartines énormes, matin après matin.

Puis est venu le temps du bateau. J’ai aimé les voir sauter du haut du cata pour apprendre à plonger, les regarder nager des heures de temps pour repérer des dollars des sables, ou construire des cabanes dans chaque île traversée, avec des branches de palmier, des noix de coco et des petits bouts de rien. J’ai aimé la fierté sur leur petit visage, quand ils étaient à la barre et qu’ils dirigeaient un bateau aussi gros d’un mouvement de main peu assuré. Les voir admirer un coucher de soleil et rire avec les copains sur le trampoline en mangeant des crèmes glacées.

Puis retour à terre. J’ai aimé les accompagner à l’école, main dans la main, et faire des randos en forêt, promener le petit chien devenu gros ensuite et après lequel il fallait courir quand il ne revenait plus. J’ai aimé sécher leurs larmes et leur faire des câlins quand les jours étaient trop lourds, ou quand ils en avaient gros sur le cœur, sans parfois savoir pourquoi. J’ai aimé les voir sortir, entourés d’amis, par la grille en fer forgé du collège. Aimé les prendre dans mes bras à chaque moment, au moment de faire la popote ou de leur souhaiter bonne nuit, pour une victoire ou une seconde de tristesse. J’ai aimé fêter avec eux leurs bons coups au collège, puis au lycée, les applaudir devant tout le monde aux remises de diplômes, et me gaver de leurs sourires quand ils gagnaient un match de tennis. J’aime me mettre sur la pointe des pieds pour embrasser les géants qu’ils sont devenus, et profiter des rayons solaires de ces sourires à fossettes dont ils ont le secret.

Aujourd’hui, ceux qui étaient des petits bouts d’hommes sont devenus des hommes tout court. Aujourd’hui, j’ai quitté leur père, mais ils sont toujours là. Debout. Et dans mes moments de peine, ils se tiennent droit. Aujourd’hui, ce sont eux qui me prennent dans leurs bras quand j’ai besoin d’un câlin, eux qui se proposent de cuisiner quand je suis fatiguée, eux encore qui pensent à me laisser à manger quand je rentre tard. Et j’aime me reposer (un peu, pas trop) sur leurs ailes déployées quand la vie est un peu pesante. J’aime les savoir solides, et fragiles tout à la fois. J’aime les voir attentifs, j’aime leur bienveillance époustouflante, leurs manières subtiles pour soulager une peine ou tendre la main. Ces enfants-là, je ne pourrai pas dire « les miens » parce qu’ils ne m’appartiendront jamais, je les aime comme au premier jour, et ne cesserai jamais de les aimer. J’aime les belles personnes qu’ils sont devenus et qu’ils ne cesseront jamais d’être. Et mes bras, je les garde ouverts pour eux, ils s’y réfugient dès qu’ils en sentent le besoin, et cela ne changera jamais.

 

Merci mes amours. Théo, Sacha, Laé. Je vous aime.

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Les petites mains

Ce n’est pas le tout, d’arriver dans la grande maison qui fleure bon le feu de bois. De saluer les hôtes, toujours avenants et souriants comme un pain frais du dimanche matin. Non. Il faut sacrifier au rituel que je préfère, une fois la valise engouffrée dans la chambre. Je descends les marches de l’escalier en bois, qui fait un bruit sec à cause des semelles. Clac, clac. Petit détour à gauche. Elle a déjà presque tout préparé, comme d’habitude. Mais pas tout. Restent quelques détails, des trucs à faire à la dernière minute. Ce n’est de toute façon pas encore l’heure de manger.

Je m’installe à la petite table en demi-lune, recouverte d’une nappe en toile cirée. La cuisine qui a un mur vieux rose que j’adore, et qui est toujours si bien rangée. Où la lumière se sent comme chez elle. Je m’assois et j’attends les ordres. Qui n’en sont jamais. Ma petite tante a son menu en tête, elle connaît les étapes, et sait ce qu’il va falloir faire. C’est une artiste culinaire, qui se délecte littéralement de faire à manger et d’y mettre tout son coeur. Elle qui va jusqu’à dévorer le moindre bouquin de cuisine pour ensuite le bourrer de post-it, histoire de repérer toutes les recettes miraculeuses qu’elle aimerait tester ! Elle n’a d’ailleurs jamais assez d’invités pour faire honneur à ses ambitions gigantesques… Je me lève bien vite pour attraper l’épluche légume, un couteau, une planche. Elle y dépose quelques pommes de terre, un morceau de chorizo à découper, une tranche de citron… Commence le petit ballet : je fais les petites mains, tandis qu’elle réalise la recette. Chacune a son rôle, comme un morceau de musique bien orchestré, des notes qui se répondent. Un bouquet de coriandre à hacher dans des parfums de vert frais, un poulet à couper en fines lamelles, le tendre de quelques pommes à éplucher…

Ce que j’aime par-dessus tout, c’est ce qui flotte dans l’air tandis que nous réalisons les gestes dans le bon ordre : cette discussion sur nous, les affaires courantes, les espoirs, les trébuchements intempestifs… Ces mots qui nourrissent les nouvelles qui passent entre nous en zigzaguant. On se raconte tout en débitant une carotte ou en versant le zest de citron dans le plat fumant. Pas d’effusion, juste une petite communion qui ne dit pas son nom et nous permet de nous remettre en contact l’une de l’autre. Un moment vrai, où l’amour est palpable dans les petits gestes que nous mettons à préparer ce repas que, bientôt, nous partagerons ensemble. Les petites mains, ce sont ces moments uniques où l’on se reconnecte au travers de gestes minuscules, pour partager un instant de vie.

Merci à toi, Anne, pour ces pépites de temps passées en ta compagnie…

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Sentez le vent

Sentez le vent sur le visage, déposant comme une caresse évanescente qui vous rappelle ce jour de tempête sur une côte bretonne. Ou bien posez-vous sur le sol, à plat ventre, pour contempler cette fourmi qui bouscule avec acharnement un mille pattes desséché. La coccinelle qui se réveille derrière la fenêtre fermée après une longue hibernation. Ecoutez le bruit des enfants qui crient dans la cour et font des signes de la main aux passants. Il y a une vie, en dehors de la course folle. Moi, je sens depuis des mois une vibration de liberté dans ces moments perdus pour le reste du monde, mais qui forment un enchevêtrement de mouvements éphémères et précieux… La liberté, ce serait quoi ? Partir sans savoir où aller et aller à l’aventure, comme le héros de Into the wild ? Vivre une grande histoire d’amour et se garder authentique et serein, à l’abri d’une quelconque dépendance ? Savoir regarder la fourmi et son ballet savant, quand le reste du monde s’agite autour sans voir ce miracle de persévérance ? Ou, peut-être simplement, avoir conscience de la possibilité que nous avons de réaliser ce qui nous chatouille, et le faire tranquillement, un petit rêve à la fois. Croire en soi, et arroser chaque jour la graine de l’autonomie, celle qui fait toute sa place à une vie intègre, qui ne doit rien à l’extérieur et pousse à l’ombre des regards.

Sentez le vent et laissez-vous rêver à une vie plus large, où l’avenir n’est pas envisagé comme une date sur un planning, mais comme l’inconnu qui s’offre sans promesses ni mauvais présages. Un espace ouvert sur des réponses que l’on ira chercher, sans savoir l’or qu’on y trouvera pour soi. Liberté de ne pas savoir de quoi sera faite l’année qui vient, parce qu’on se donne le choix de naviguer vers soi sans avoir décidé encore quels chemins la vie nous fera emprunter pour y arriver. Un soupçon d’imprévisible pourrait faire basculer le train train en un événement magique. Et il arrive qu’en dépit de nos efforts pour imposer un rythme stable à un quotidien tressé serré, la vie se charge de tout faire brinquebaler de toute façon ! En yoga, la posture sur la tête est une manière de s’entraîner à rester droit même quand on a la tête en bas… Droit quand la vie bouscule tout autour de soi. Elle qui sait si bien, à sa manière, nous aider à chercher notre liberté dans les grands bouleversements qu’elle impose parfois. Un confinement, et ça repart…

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Des semelles de vent

Tu te lances dans l’existence, sans trop savoir où poser les pas, sans savoir où tu dois aller… Tu te demandes si cela ira, si tes choix te feront grandir, et tu voudrais être un adulte, déjà. Tant de choses à prouver, peut-être, à voir, à toucher du doigt… C’est cela, entrer dans la vie d’adulte. C’est avancer, sans trop savoir, souvent.

Moi, je te regarde et je sens la sève qui monte, le courage dans les yeux et le défi dans le regard. Je sens que tu es prêt à affronter les montagnes, les océans, et que tout ira bien, parce que tu sauras faire face.

Le monde est grand, tu pourras toujours t’y fabriquer un abri quand la tempête grondera… mais pars. Pars vers toi-même. Rencontre les monstres et les anges qui peuplent ton imaginaire, nourri par un inconscient qu’il te faudra bien regarder, un jour. Pars te tromper, et apprendre en trébuchant, car il n’y a pas d’autre manière. Vis et embrasse la joie, la peine et tout ce que le vivant en toi pourra contenir, c’est la raison pour laquelle tu es là. Mais trompe-toi souvent, car la peur génère le doute, et peut paralyser. C’est cela qu’il te faudra éviter à tout prix. Le mouvement qui cesse, c’est une petite mort chaque fois, et à travers elle, c’est ta vie qui se flingue. Trompe-toi et apprends, car c’est ce qui justifie que l’on prend les risques pour connaître l’inconnu et pour apprivoiser la peur. Avance, et toujours reste convaincu que ton imagination peut créer ta réalité, elle a ce pouvoir, alors sache toujours vers quoi tu orientes tes pensées. Elles sont à l’origine de ce qui advient, et pourront t’élever ou t’abattre, selon la tournure que tu leur laisseras prendre.

 

Je te vois, prêt devant le quai, ton sac de voyage à tes pieds. Tu regardes l’océan, et tu t’apprêtes à larguer les amarres. Je te vois, comme Walter Mitty alors qu’il s’élance sur son skate, filant sur les routes sinueuses de l’Islande à la poursuite de son photographe, celui qui fait un shooting sur les ailes d’un avion survolant un volcan en éruption… Tout est là. Tu n’as besoin de rien d’autre. Ta vie t’attend. Elle n’attend même que toi. Mon fils.

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Cachez ce mal que je ne saurais voir !

Judith en a plus qu’assez. Au boulot, déjà, c’est la course folle. Et puis il y a ce collègue avec lequel ça ne passe pas, c’est toujours tendu, sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi. Le fait est que, dès qu’elle ouvre la bouche, il s’évertue à lui donner tort ou à lui prouver que ses propos sont idiots. Un peu fatigant. Et puis à la maison, sa fille fait des siennes, semble prendre un malin plaisir à la contredire, à s’opposer. Cette merveilleuse période qu’on appelle l’ado et qui, elle le savait, serait si difficile à vivre. Car après tout, Pénélope a toujours eu beaucoup de caractère : c’était à prévoir. Sans compter que son mari, lui, n’est jamais là. Toujours parti en voyage pour son boulot, un vrai courant d’air. Alors qu’elle rentre de son travail, ce soir-là, elle s’effondre plus qu’elle ne s’assied sur la chaise du salon. La chaise plutôt que le canapé : si elle se risquait à y prendre place, elle a le vague sentiment qu’elle pourrait s’y endormir. C’est à ce moment quelle arrive, sournoise, imprévisible et terriblement bruyante. Cette douleur qui tout-à-coup lui vrille les muscles du bas du dos. Tout est dit ! Elle sait qu’elle ne pourra pas se lever sans éprouver la sensation du poignard dans les lombaires, peut-être même qu’elle ne parviendra pas à se relever seule… Elle prend une grande respiration, et à l’expiration, tente de se détendre. Peine perdue. Pénélope a un examen demain, un truc important en lien avec le bac, elle ne peut pas la laisser tomber, il faut préparer à manger… Et puis son mari doit revenir du Brésil ce soir aussi. Elle sent une nausée puissante monter, et d’impuissance, se met à pleurer…

Ça vous rappelle quelque chose ? Quand le corps se charge tout seul de vous rappeler à l’ordre. L’ordre des choses, celui d’une vie qui devrait vous ressembler, tant il n’y en a qu’une qui pourrait vous correspondre. Et pourtant, ce n’est pas souvent celle que l’on choisit pour soi… On se loge plus volontiers dans celle que les autres ont programmée, de façon inconsciente le plus souvent, ou parfois de manière délibérée, pour nous. On s’est plié, tant bien que mal, dans la petite boîte, subi cette série d’injonctions ou de croyances héritées de l’histoire familiale ou d’un passé qui, à bien y regarder, ne nous appartient pas. Et voilà, un beau jour, le corps se met à crier qu’il n’en peut plus. D’abord par un petit mal de dos, celui qui signifie : stop ! Tu n’en peux plus ! Tu as besoin de repos ! Et puis, sans l’écoute qu’on lui doit, à ce corps tellement intelligent, il va augmenter le niveau de décibels sous forme de maux plus handicapants ou difficiles à guérir, jusqu’à parfois déclencher une maladie chronique. Inutile de se sentir coupable pour autant : il ne s’agit que de messages voilés que l’on peut entendre ou pas. Que l’on est prêt à écouter, ou pas. Il faut cheminer chaque fois, car cela n’est jamais gratuit : le mal a dit… Dans ma pratique du shiatsu, il est souvent surprenant de voir à quel point ces manifestations sont parlantes dans le parcours d’une personne. J’en ai personnellement aussi fait l’expérience souvent. Chaque fois qu’un problème de santé se manifeste, ma question est toujours : « qu’est-ce que mon corps essaie de me dire ? ». Pas pour me culpabiliser, ce qui n’aurait aucun sens. Mais pour simplement décoder le message, qu’il est important que je comprenne, pour pouvoir progresser. Le mal de dos signale une surcharge, une peur, ou un besoin de poser mes bagages et de me reposer. En shiatsu, les maux les plus variés sont, en médecine traditionnelle chinoise, associés à des méridiens, et ces derniers sont liés à des émotions. Ainsi, les problèmes de peau sont liés au poumon, qui peut être affecté par la tristesse. Le foie et les problèmes de vue, par la colère… Etc. Alors au-delà du soin que constitue une séance de shiatsu, j’aime offrir quelques clés à la personne qui le reçoit, et dont elle fera ce qu’elle jugera bon. Lire dans un problème urinaire quelque chose de l’ordre de la peur, dans une angine une incapacité à parler de ce que l’on ressent, ou une impossibilité à être accepté comme on est…

Le corps parle, et on peut choisir de l’ignorer, de soigner le symptôme. Mais, à l’instar de ce que l’hypnose que je suis en train d’apprendre m’enseigne, s’attacher au symptôme en refusant de descendre à la cause racine du mal ne fait que perpétuer un problème. Ce n’est qu’en acceptant d’affronter qui l’on est, et de faire l’effort de comprendre les obstacles qui se répètent dans notre vie, que l’on peut s’offrir une vie plus heureuse. Comme le dirait mon formateur, c’est peut-être 9 jours de mal-être qui vont suivre la prise de conscience douloureuse que l’on s’est saboté, mais c’est 9 jours face à 30, 40, peut-être 50 années passées dans la douleur. Parce qu’on ne s’est pas autorisé à affronter les vieux dragons pour avoir accès à l’or caché dessous… Apprendre à lire dans les maux du corps est donc une attitude que je considère comme sage et pourvoyeuse de bonheur. C’est une boussole sublime pour parvenir, un jour, à vivre libre de ses vieilles croyances, et des choses qui se sont peut-être opposées à notre bonheur, parfois depuis le début…

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L’audace chez les femmes !

J’ai réalisé une expérience intéressante mercredi dernier, grâce à mon amie Frédérique Picard Le Bihan, fondatrice de l’association Dare Women dont, fièrement, je fais désormais partie. Elle m’a en effet proposé de parler de mon dernier livre : À vos rêves… Prêts ? Partez !, dont je viens de terminer la rédaction. Il me semble que le sujet de la réalisation des rêves est d’emblée très justifiée, mais plus encore dans ces périodes de retrait en soi, de réflexion amenées par le confinement dont nous venons de nous extraire.

J’ai donc répondu à ses questions sur Instagram (https://www.instagram.com/dare.women/) pour présenter un peu ma démarche sur l’importance de réaliser ses rêves. À un moment donné, Fred m’a posé une question sur un angle que je n’avais pas envisagé dans mon livre jusque-là : qu’en est-il de la façon dont les femmes rêvent, par rapport aux hommes ? J’ai rapidement analysé les parcours des 19 personnes que j’avais interviewées pour écrire mon livre. Et durant l’interview, j’ai remarqué que les hommes que j’avais vus pour les besoins de ma petite enquête étaient pour certains centrés sur des projets tels que la lutte contre le paludisme, la valorisation de l’entrepreneuriat social ou la permaculture… là où les femmes avaient toutes des projets plus axés sur des changements de profession. Voilà 2 jours que je réfléchis à cette différence, et j’en ai tiré plusieurs pistes de discussion.

Déjà, les femmes que j’ai rencontrées pour mon livre avaient presque toutes des enfants, tout comme environ la moitié des hommes. Mais force est de constater que, dans le cas des hommes, leurs épouses étaient celles qui, en majorité, tenaient les rênes du ménage et assuraient une bonne partie des tâches reliées à la famille. Si bien que l’énergie dégagée pour le projet de ces hommes aux projets parfois très ambitieux pouvait être consacrée pleinement à ces rêves qu’ils portaient et qui les mobilisaient énormément. Je ne peux évidemment pas généraliser, et j’ignore les détails de l’organisation de chacun au sein de la famille, mais beaucoup m’ont confié qu’ils s’appuyaient beaucoup sur leur conjointe pour mener à bien leur projet. Alors peut-on en conclure que les femmes ont cette barrière invisible que les hommes ne verraient pas, faute d’en avoir conscience ? Car c’est une certitude : une femme qui a des enfants prendra toujours cette donnée en compte, et cette dernière pèsera toujours très lourd dans les décisions qu’elle prendra. Si l’homme sait pouvoir compter sur son épouse pour la réalisation de ses projets, l’inverse est-il aussi vrai ? Cela mérite réflexion, quand on sait que le partage des tâches dans une grande partie des foyers est encore par trop inégal. Comme si la variable « logistique et enfants » allait de soi chez l’homme mais pouvait devenir une contrainte, voire un obstacle, pour une femme qui veut réaliser son rêve… Et c’est vrai que les rêves de ces hommes que j’ai rencontrés sont parfois magnifiques et ont une envergure qui inspire et permet de faire bouger les lignes, de changer le monde, ce qui fait leur grande force. Cela implique cependant que, dans la réalisation d’un rêve au sein d’une famille, il est indispensable que tout le monde adhère au projet de façon sincère pour que personne ne se sente lésé. Lorsque j’ai repris mes études pour devenir infirmière avec nos 3 enfants en bas âge, il a fallu ainsi s’organiser. Nous avions convenu avec mon mari que je continuerais à être présente les soirs de semaine et qu’il garderait les enfants le week-end pour que je puisse étudier. Et lorsqu’il s’est agi de partir en bateau, nous avons partagé de façon équitable les tâches afin que chacun s’y retrouve et que je ne sois pas la seule, par exemple, à assumer l’enseignement aux enfants alors que sur la plupart des bateaux croisés sur l’eau, c’était l’apanage exclusif de la femme…

Il y a aussi peut-être un sentiment de culpabilité, souvent présent chez les femmes et qui leur empoisonne l’existence. Coupables de vouloir se faire une vie heureuse ? Coupables… d’être des femmes ? Il me semble à moi que la place des femmes a de (presque) tous temps été conditionnée par ce confinement à un rôle de gardienne du foyer, des enfants, des tâches liées à la maison… On les tenait tranquilles, en leur promettant les pires horreurs si elles osaient sortir du giron familial, des tâches qui leur étaient assignées. Pour preuve ce temps qu’elles ont mis à en sortir, de la maison, pour aller travailler et gagner leur vie !!! On oublie que cette libération d’un joug invisible est finalement très, TRÈS récente ! Alors oui, les femmes qui travaillent sont parfois coupables : de laisser les enfants à la crèche, de ne pas faire une table parfaite avec des aliments maison chaque soir, de ne pas avoir le maquillage nickel et la mise en pli au poil ! Encore que… Beaucoup s’astreignent encore trop à cette tâche impossible qui consiste à mener tout de front jusqu’à en oublier de prendre du temps pour elles… Je le sais : je passe souvent pour une extraterrestre lorsque j’avoue imposer chaque année de partir seule pour me retrouver avec moi-même, sans mari et sans enfants. Si bien qu’à force de se faire une vie trop étroite qui ne respire presque plus à force d’être remplie à ras bord, il devient difficile (impensable ?) de concevoir qu’on pourrait vouloir réaliser des rêves… en plus du reste ! Quant à les imaginer immenses, cela devient carrément une gageure ! Alors on dirait que nous, les femmes, on se limite. Les hommes ont le vent en poupe (et ils partent faire des tours du monde, de la voile – les femmes en sont encore tellement absentes – ils montent des boîtes à l’autre bout du monde et militent pour des causes importantes, sont mille fois plus présents que les femmes pour les prix Nobel…) et ce sont eux qui refont l’histoire… quand les femmes, elles, restent encore beaucoup dans ce rôle qu’on a taillé, mais pas sur-mesure, pour elles.

Pour autant, les besoins de la femme pourraient être pris en compte moyennement deux conditions: 1) que la femme soit consciente des besoins en question et qu’elle les exprime : si le rêve qu’elle porte a un impact majeur sur la famille et qu’elle a besoin du soutien des siens pour y arriver, elle doit arriver à demander l’aide nécessaire pour mener à bien son projet (ce qui n’est pas simple pour beaucoup d’entre elles…) et 2) que ses demandes soient écoutées afin qu’un compromis équitable puisse être trouvé, dans le respect des besoins de chacun. Et s’il est vrai que les femmes ont longtemps été lésées du respect de leurs besoins, faute d’avoir eu une place au même titre que les hommes, elles n’ont pas non plus toujours su reconnaître ces derniers et trouvé le moyen de les exprimer. Il faudrait donc nous défaire des habits de victimes dans lequel nous nous enfermons parfois pour affirmer nos forces, nos envies et nos désirs. Pour endosser les vêtements de celles qui passent à l’action, qui posent des actes clairs pour changer la vie qu’elles construisent au jour le jour. Pour devenir assertives et faire connaître, de façon respectueuses et bienveillante, ce que nous, les femmes, nous portons et que nous avons envie de réaliser. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons, sereinement, aller de l’avant et ne plus nous limiter dans les projets qui nous tiennent à cœur. Aller vers soi est un voyage, et les étapes, les jalons, ce sont nous qui les posons, pas après pas. Nous avons tout-à-fait le droit de faire cet apprentissage et de développer les outils pour y arriver. Et peu importe que l’on réalise cela à 20, 40 ou 70 ans : l’essentiel est d’apprendre à vivre en harmonie avec soi-même, qu’on soit un homme ou une femme, pour contribuer à faire du monde une place où il fait bon vivre !

 

Pour conclure, ainsi que me l’avait dit mon père un jour : La liberté ne se donne pas, elle se prend. J’ai fini par voir qu’il avait raison. Si on veut rêver grand, il faut se voir grand. Alors ma conclusion, dans tous ces parcours de rêveurs magnifiques qui m’ont tellement inspirée, c’est qu’il est temps pour nous, les femmes, de sortir de la coquille sociale qui nous garde bien sages, serrées dans une vie trop étriquée. Il est temps de nous voir beaucoup plus grandes, à l’égal de ces hommes qui pensent le monde, et de nous inspirer des femmes qui ont tracé la route avant nous. Soyons des Alexandra David Neel, des Marie Curie, des Michelle Obama, des Frida Kalho, mais aussi des Céline, des Christine, des Lisa, des Françoise… Assumons notre féminité, dont le monde a absolument besoin dans un contexte aussi compliqué et avec les défis climatiques, politiques, sociaux et humanitaires que nous connaissons ! Militons, battons-nous pour faire dans le monde cette marque proprement féminine qui apportera sa douceur, son intégrité, sa force et son assertivité au travers de ces rêves qui nous portent et dont tous, nous avons faim. Soyons audacieuses, pour nous et pour tous ceux et surtout celles que cela pourra inspirer. Car oui, réaliser ses rêves, cela a le pouvoir d’inspirer les autres ! Car se faire une vie où l’on respire, où l’on se sent bien, c’est faire rayonner une énergie vivante qui inspire autour de soi et nourrit les rêves d’autres rêveurs…

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Petite respiration printanière

En ces jours de confinement, il nous est demandé de rester à la maison. Pour autant, il est permis une petite promenade quotidienne, à titre « d’exercice ». Profitons-en pour faire un tour dehors… Histoire d’apaiser, l’histoire de quelques minutes, les tourments d’un monde qui tourne sur lui-même en boucle. Je vous l’avoue, j’ai un penchant très notable pour la pluie. D’ailleurs un de mes fils ne s’y trompe pas, qui déclame à qui veut l’entendre que le meilleur temps qui existe, c’est un temps pluvieux et venteux à souhait. Le genre de temps parfait pour… se confiner avec un bon bouquin dans un coin de sa chambre comme dans un terrier confortable ! Et cet après-midi, chance pour lui, il s’est mis à pleuvoir. Je l’ai imité et je suis sortie, seule. Ou plutôt accompagnée de mon parapluie. Grosses godasses aux pieds. A l’instar de ces moments magiques dans l’enfance de mes enfants, quand je leur intimais l’ordre rieur d’enfiler des bottes pour pouvoir… sauter dans toutes les flaques du chemin qui menait à la garderie. Ils s’exécutaient en hurlant de plaisir, et tout le monde était heureux ! Grosses godasses, donc et je m’empresse d’aller rendre visite à cette amie humide qui déverse des tonnes de flotte sur la nature environnante. Cette dernière, je l’entends qui frémit de joie à recevoir toute cette eau. Elle qui se retenait, malgré le printemps, de sortir fleurs et feuilles vertes en attendant, prudente, l’arrivée de l’indispensable rafraîchissement. La pluie arrive donc en terrain conquis, et s’insinue dans la terre pour le plus grand bonheur de tout ce qui y pousse. Et moi, je remplis l’office et je saute dans les flaques. La pluie s’invite sur le parapluie et y crépite joyeusement, cela fait comme un de ces morceaux de piano qui dansent parfois dans l’air en courant à toute vitesse. J’ai en tête ce morceau de Yann Tiersen, La Corde, de l’album Tabarly. La pluie, je la vois qui tombe en rigole lorsque j’écoute cet air magique où le piano se lance dans une course poursuite à travers les notes. Je continue mon chemin sur la petite route qui borde les champs. Sur le goudron, les gouttes sautillent et rebondissent comme des puces excitées, ou brouillent les flaques créées par les creux du bitume. On sent des relents de terre humide s’élever dans l’air et les nuages ardoise donnent une impression de fin du monde qui me dilate le cœur. C’est une liberté enivrante qui s’impose comme lorsque, sur le bateau qui nous emmenait dans une île quelconque, le vent s’engouffrait dans les voiles et nous laissait l’ivresse de la vitesse. Sur terre comme sur mer, il est possible de lever les voiles, dans la tête et dans le cœur. Un peu plus tard, c’est le soleil qui reprend la place, joue des coudes entre les nuages pour leur disputer un autre rôle dans le ciel troublé. L’horizon s’éclaire devant moi. Je m’arrête un instant devant les vaches et les veaux minuscules qui broutent dans le champ. Paisibles, elles ne trouvent rien à redire à ces rayons qui traversent le paysage, la lumière qui éclabousse la route et l’herbe à côté. Mais, décidant que le gris du ciel lourd derrière moi a des couleurs qui m’attirent bien davantage, je rebrousse chemin, d’un pas décidé. Le cœur plus léger à mesure que je marche, chaque bol d’air a le même effet salvateur sur mes humeurs, quelles qu’elles soient au départ. Je traverse le champ aux herbes hautes, abimant d’humidité le bas de mon pantalon, mais qu’importe. Je peux admirer les diamants que le soleil dépose dans chaque goutte de pluie s’attardant sur les feuilles. Les papillons d’un bleu éblouissants et qui virevoltent au gré des plantes, contents de cette trêve solaire. Il est temps de rentrer. Histoire de donner la chance de cuire au gâteau écureuil que je dois préparer avec mon amoureux de la pluie préféré…

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Le chapitre coupé

Illustration Félicie Krikler

Allons… Un peu de poésie dans ce monde de brutes ! Je vous laisse sur un chapitre que j’ai dû supprimer pour la version finale de mon livre à paraître cet été: Tricots, Flingues et Bras Cassés. Ce petit bout d’histoire ne cadrait pas avec le rythme assez soutenu de mon intrigue, alors je le publie ici pour vous. J’espère que la petite promenade dans les Pyrénées vous changera d’air, l’espace de quelques instants 🙂

Pour resituer un peu le contexte, Charlotte est une petite fille en cavale avec Ulrich, une sorte de vieux géant qui veut la protéger et échapper à 2 andouilles aussi bêtes que méchantes qui les poursuivent. Ils débarquent à Cambo les Bains chez Gabin, un ami d’e Jeremias, pote d’Ulrich, pour se planquer quelques heures avant de reprendre la route…

Cambo les Bains, la maison de Gabin

Il était déjà près de minuit. Après le départ de Jeremias, la petite avait dormi plusieurs heures dans le petit lit, tandis qu’Ulrich veillait à ses côtés sur sa chaise en bois, guettant par la fenêtre les allées et venues des voisins. Jeremias avait fermé son café depuis quelques heures, et avait offert un repas digne de ce nom à ses invités. Ils s’étaient installés tous les trois dans la pièce étriquée qui tenait lieu de cuisine et était éclairée au néon, ce qui diffusait un éclairage déprimant sur le repas que leur avait servi leur hôte. Ragoût d’axoa et un lukinke du coin, que Charlotte reconnut comme un saucisson sec dont elle ne raffola pas trop. Le piment d’Espelette du plat lui fit cracher des flammes qui l’empêchèrent de manger par la suite. De toute manière, elle ne fut pas capable d’avaler grand-chose. La fillette se demandait surtout à quel endroit Jeremias comptait les emmener, puisque c’était ce qu’il avait promis de faire. Elle restait étonnamment silencieuse, laissant les deux hommes évoquer leurs vies et ces étapes qu’ils avaient manquées sur les vingt cinq dernières années.

Jeremias avait eu trois enfants avec une femme qui l’avait quitté trois ans auparavant pour aller vivre avec un saltimbanque, un acteur saisonnier qui gagnait à peine de quoi nourrir les trois mômes. Bien sûr, le père esseulé se faisait un sang d’encre pour sa progéniture, et envoyait de temps en temps un de ses amis chasseurs faire un petit tour vers Peyrehorade, où ils habitaient désormais, histoire de vérifier que tout se passait à peu près bien. Son ex-femme gardait de bonnes relations avec lui, mais refusait que ce dernier les voie autrement que durant les vacances. Jeremias se consolait en se disant qu’au moindre écart de son rival, il débarquerait avec sa bande de copains pour aller faire quelques jolis motifs sur la peau au bonhomme, à coups de fusils bien ajustés.

Charlotte apprit aussi qu’Ulrich avait fait plusieurs métiers qui l’avaient fait voyager aux quatre coins du monde. Il avait roulé sa bosse longtemps jusqu’à ce qu’il finisse par se poser dans sa petite cabane isolée de Sables d’Or les Pins.

Jeremias entreprit de nettoyer la cuisine avec l’aide de son ami et décréta qu’il était temps de lever le camp. Son ami Gabin attendait les fugitifs dans sa maison de Cambo les Bains, et il était l’heure de le retrouver. Le barman enfila une grosse veste de velours vert foncé, et attrapa près du comptoir du café les clés de sa voiture. Ulrich prit la petite par la main et tous les deux s’engouffrèrent dans la voiture de leur hôte. Charlotte mourrait de froid dans la petite auto et serrait contre elle son petit manteau. Ulrich s’en rendit compte et la couvrit de sa propre veste. Il n’ouvrait pas la bouche, et la petite le sentait concentré, un brin anxieux. Elle se taisait également, sentant que l’heure n’était clairement pas au bavardage, et elle était de toute façon trop fatiguée pour penser à quoi que ce soit. Le trajet dura près d’une demi-heure. Afin de s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis, Jeremias avait rallongé la sauce et pris quelques détours. Ils quittèrent Hasparren rapidement, et après Espelette, Jeremias bifurqua sur la droite pour prendre une route secondaire. Après quelques minutes, il emprunta un chemin pierreux qui fit cahoter la voiture d’Ulrich d’une façon désagréable, et ils parvinrent après un kilomètre à une petite maison plantée au milieu de ce qui ressemblait à un immense domaine.

Lorsque Charlotte ouvrit les yeux le lendemain matin, des chants d’oiseaux emplissaient tout l’espace de la chambre. Elle se tira de la chaleur d’une couette moelleuse d’un saut sur le parquet, et se faufila à l’étage en dessous pour explorer le coin. Elle avait enfilé au passage la veste épaisse qu’Ulrich lui avait prêtée la veille, et elle avait aux pieds les chaussettes de la tenue qu’elle portait depuis quelques jours. Il allait falloir s’équiper en nouveaux vêtements, mais cela attendrait. Elle était lève-tôt, par opposition à tous les adultes de sa connaissance, et fût surprise de découvrir que leur hôte était déjà dans la cuisine. L’homme, qui les avait accueillis la nuit précédente était en train de pétrir une pâte qu’il écrasait à présent avec le plat de la main. Près de lui, un énorme chien se tenait assis, la tête haute et le regard digne. Il avait une stature qui rappelait l’ours et le lion à la fois, devait bien faire cinquante kilos, et sa gueule énorme était ouverte pour laisser une langue interminable pendouiller lamentablement. En la voyant entrer, l’animal se précipita sur elle. La petite fille eut un sursaut de peur devant l’imposante bête avant de se mettre à caresser sa fourrure noire et blanche quand elle le vit sentir ses vêtements, sa queue battant l’air tant il semblait heureux de l’accueillir.

Elle se glissa ensuite sur le banc qui longeait la grande table en bois où le prénommé Gabin était en train d’officier. Un feu crépitait dans la cheminée proche, et l’homme la regarda en souriant des yeux avant de se concentrer de nouveau sur son pétrissage. Il devait avoir dans la cinquantaine, les épaules larges et le corps assez trapu. Un visage avenant marqué de fines rides qui lui dessinaient un regard bienveillant sur des yeux d’un bleu très clair. Ses mains imposantes effectuaient des gestes étonnamment précis, que la petite prit plaisir à observer durant quelques minutes.

Finalement, l’homme la regarda et expliqua:

– Le chien s’appelle Aldo. C’est un mâtin des Pyrénées. Il est adorable avec les enfants, tu sais. Et puis c’est un véritable amateur de saucisson ! Tu es bien matinale, jeune fille, ajouta-t-il après un moment.

– Chez mon père, je suis toujours la première levée. C’est moi qui prépare le café pour mon précepteur. J’aime bien l’odeur. Mais je déteste le boire. Et vous, vous aimez le café ?

L’homme hocha la tête, et promena de nouveau son regard lumineux sur elle une poignée de secondes.

– Pourrais-tu me donner un peu de farine, si tu as les mains propres ?

La petite passa sa main sur la tête au pelage soyeux du gros Aldo, puis sauta du banc, fila vers l’évier pour se laver soigneusement les mains, avant de revenir vers la table pour prendre une bonne poignée de farine dans une boîte en métal. Elle dispersa un petit nuage blanc au-dessus du tas que Gabin lui indiqua du menton. Celui-ci mélangea la farine à la boule qu’il était en train de travailler, et demanda :

– Pourquoi as-tu un précepteur ?

– Mon père, il n’a jamais le temps de s’occuper de moi. Et il dit qu’à l’école, on n’apprend que des idioties. Alors il y a un précepteur à la maison, pour m’enseigner tout ce qu’il faut savoir. C’est votre métier, boulanger ? demanda-t-elle après s’être assise de nouveau, les mains blanches de farine.

Elle s’était agenouillée sur le banc, et avait les bras posés à plat sur la table pour mieux observer les gestes de Gabin.

L’autre continuait à pétrir sa pâte lentement et répondit laconiquement :

– Non. Ce n’est pas mon métier.

– Alors c’est quoi ? insista la petite en frappant ses mains l’une contre l’autre.

– Ce que je fais n’a pas de nom.

– Pourquoi ?

– Parce que j’exerce un travail qui n’existe nulle part ailleurs.

– Mais c’est quoi, alors ? interrogea Charlotte, intriguée. Vous êtes dresseur d’ours-chien ? Fabricant de sculptures en pain ?

Elle regardait en effet l’homme former un visage avec des bourrelets de pâte qu’il assemblait avec un certain talent. À l’évocation de ces métiers incongrus, il sourit et leva le nez pour la regarder :

– Je te raconte ce que je fais, et toi, tu vas trouver un nom pour ce métier là, d’accord ?

Charlotte rosit de plaisir et plissa les yeux, concentrée, en hochant la tête. Elle se pinça brièvement les lèvres, et attendit en ne quittant pas des yeux son interlocuteur. Il commença alors doucement à parler, d’une voix de basse qui caressait l’air :

– Il y a très longtemps, je me suis marié. Lila, c’était le prénom de ma femme. Un sacré personnage. Une femme très vive, tu vois, très gaie, et qui adorait les fleurs. Alors moi, comme j’étais terriblement amoureux d’elle, je lui achetais des tas de fleurs, tout le temps. Mais pas des fleurs coupées, tu vois, des vraies fleurs, en pot, des vivantes.

Charlotte hocha la tête gravement, elle comprenait. En même temps qu’il parlait, Gabin avait finalement fait une boule de la pâte qu’il avait transformée en visage, et s’était remis à la pétrir avec lenteur.

– Nous avons eu un fils, Dorian. Et puis on a acheté cette maison, à cause du jardin. Parce que tu penses bien qu’à force d’acheter des fleurs en pot, il avait fallu leur trouver une place, et notre petit appartement était devenu une vraie serre, alors on avait à peine de quoi s’asseoir, entre les géraniums, les lys et les gardénias !

La fillette approuva de la tête.

– Du coup, Lila avait ses fleurs fraîches, qu’elle venait sentir tous les matins, et Dorian avait un bel espace pour jouer.

– Et toi, tu faisais quoi ?

Gabin leva la tête et plissa les yeux dans un sourire.

– J’y viens, ma petite curieuse. J’y viens. À l’époque, j’avais un atelier de menuiserie. On y fabriquait de beaux meubles, des étagères…

– Et des armoires ?

– Des armoires aussi, en effet. Mais ça m’obligeait à être souvent sur la route, parce que l’atelier marchait bien, et il fallait vendre. Les gars qui travaillaient avec moi, qui faisaient les meubles, ils bossaient bien, alors les commandes étaient nombreuses, tu vois ?

Elle fit oui de la tête et finit par s’asseoir sur le banc, les coudes douloureux. Le chien vint poser son museau sur ses genoux et elle caressait le poil soyeux de sa tête.

– Lila aimait tellement les fleurs qu’elle avait monté une petite entreprise de fleuriste. Elle allait vendre ses fleurs sur les marchés, et elle se déplaçait beaucoup chaque fin de semaine. Et un jour, en rentrant du marché, elle a eu un accident. Le temps était horrible, du vent, de la pluie verglacée, et une visibilité très mauvaise à cause d’un brouillard qui flottait, très bas et très épais. Elle a fait une sortie de route, et ça a été terminé.

– Terminé ? demanda Charlotte en frissonnant.

– Elle est morte sur le coup, tu vois.

La petite serra les pans de la veste d’Ulrich autour d’elle, mortifiée.

– C’est une vieille histoire, tu sais. Elle est triste, mais cela fait bien longtemps. Et le temps est un malin. Il laisse tomber de petites gouttes d’oubli sur le cœur, et ça aide à vivre quand on a beaucoup aimé quelqu’un qu’on a perdu.

– Des gouttes d’oubli ? reprit la fillette interloquée.

– Oui, c’est un moyen de laisser le cœur battre, même quand on pense qu’il va s’arrêter.

– C’est pratique.

– Très. C’est comme ça que j’en suis venu à inventer mon nouveau métier. Et à m’occuper de Dorian, qui a grandi sans maman.

– Ça a dû être difficile. Moi aussi, j’ai pas de maman, et je trouve ça difficile.

– En effet. Mais Dorian, qui avait sept ans à l’époque, était un enfant solide et joyeux. Un peu comme toi, j’imagine. Et il a finalement poussé bien droit.

– Il est où ?

– Dorian ? Il habite à Toulouse. Il est marié, maintenant, tu sais. Et il a trois enfants.

– Alors t’es grand père, conclut Charlotte.

Gabin acquiesça d’un hochement de tête, et plaça la boule de pâte qu’il venait de former dans un plat qu’il couvrit d’un torchon humide. Se tournant vers son invitée, il lui demanda :

– Chocolat chaud ?

– Oui ! répondit celle-ci avec enthousiasme. Elle mourrait de faim et avait un peu froid. Mais comme le Petit Prince de Saint Ex, elle ne renonçait pas facilement à une réponse une fois qu’elle avait posé une question et demanda de nouveau :

– Mais tu fais quoi, alors ?

Gabin se mit en quête du chocolat en poudre, et entreprit de préparer un chocolat chaud maison en versant du lait dans une casserole. Il expliqua :

– Quand Lila est morte, j’ai eu beaucoup de peine. Et je n’étais plus capable d’aller vendre mes meubles, d’aller voir les clients, ou même de gérer les personnes qui travaillaient sous mes ordres.

– Les menuisiers, comprit Charlotte.

– Les menuisiers. Du coup, je restais là, sans rien faire. J’en étais bien incapable. Et puis Dorian, lui, il ne savait plus comment réagir. Il avait besoin de moi, il était encore petit, mais je n’arrivais pas à me sortir de mon chagrin.

– Tu tournais en rond.

Avec un sourire de biais, Gabin déposa une tasse fumante où flottait une fine couche de mousse chocolatée devant Charlotte. Et tandis qu’elle en dégustait la première gorgée au point de se fabriquer une jolie moustache brune, il continua.

– Un jour, Dorian s’est posté devant mon lit, que je quittais de moins en moins, et il m’a dit : « Papa, faut que tu sortes de là. J’ai besoin de toi. Maman, elle serait jamais restée au lit, tu sais, si tu étais mort. Elle se serait occupée de moi. Et puis de ses fleurs, aussi ». Alors moi, je l’ai regardé et j’ai réalisé qu’il avait raison, ce petit bonhomme.

– Alors t’as fait quoi ?

– Et bien je me suis assis sur le bord du lit. Je l’ai pris dans mes bras, et j’ai essayé de ne pas pleurer. C’était difficile, tu sais. Et puis je lui ai demandé ce qu’elle aurait fait, selon lui, Lila, pour son fils et pour ses fleurs. Et tu sais ce qu’il a répondu ?

Charlotte promena ses boucles brunes de gauche à droite, le bol de chocolat entre les mains.

– Il a dit que sa maman l’aurait embauché pour aller planter des fleurs avec son chagrin.

– Ça veut dire quoi ?

– Qu’elle aurait mis sa tristesse dans la terre. Et ça m’a donné une idée.

– Quoi ? T’as fait des trous partout dans le jardin ?

Gabin se mit à rire et s’assit devant elle, de l’autre côté de la table.

– Oui, si on veut ! Je me suis mis à planter des bulbes. J’en ai planté des dizaines, et au printemps, ça a été une véritable explosion ! Un truc incroyable ! Les gens venaient ici, et ils étaient époustouflés par ce qu’ils voyaient. Ils disaient que j’étais un artiste, alors qu’en fait, j’avais juste mis mon chagrin en fleurs.

– Une bonne idée, approuva Charlotte.

– En effet. Du coup, ça m’a tiré d’une dépression, et tout ça grâce à un garçon gros comme une coccinelle.

– Ça fait pas gros, pour un enfant !

– Bah, il n’était quand même pas si petit ! s’amusa Gabin. C’est vrai qu’il était encore jeune, mais il avait déjà compris des choses importantes !

– Et il t’a aidé à planter les bulbes ?

– Oui, il a lui aussi planté des tas de bulbes, cet automne-là. On passait du temps ensemble, c’était bien. Il me parlait peu, mais je sentais que cela lui faisait autant de bien qu’à moi.

– Et après ?

– Après, le maire est venu me voir. C’était un de mes amis, tu vois. Et puis il m’a demandé si je voulais changer de métier. Et faire ce que je fais depuis, pour les gens du coin.

– C’est quoi ?

– Planter des bulbes pour les gens qui sont vivants et qui veulent se souvenir de leurs morts.

Charlotte ouvrit de grands yeux sans comprendre. Venant à sa rescousse, Gabin expliqua :

– Le maire m’a dit qu’il me prêtait les terrains qui entourent notre maison. Ils appartiennent tous à la commune. Il y en a des hectares comme ça, tout autour. Il savait que je ne pouvais plus faire marcher mon entreprise comme avant, et que j’avais malgré tout besoin de nous faire vivre, Dorian et moi. Alors il m’a proposé de faire pour d’autres ce que j’avais fait pour Lila. Du coup, je me suis mis à offrir mes services aux gens pour créer de petits jardins à la mémoire des personnes qu’ils aimaient et qui étaient décédées.

– T’as planté des tas de bulbes.

– Exact. Et j’ai encore beaucoup de parcelles à couvrir.

– Et les gens, ils viennent voir le jardin, des fois ?

– Oui ! Ils amènent des chaises, des tables même parfois. Certains se réunissent chaque année en mémoire de la personne qu’ils aimaient, d’autres se retrouvent ici les fins de semaine.

– Et les bulbes ? T’as arrêté d’en planter ?

– Pas du tout !

L’homme se leva pour aller préparer quelques tartines. Tout en coupant le pain, il expliqua :

– Les gens veulent parfois changer les fleurs de leur jardin, alors je refais un plan pour mettre des variétés un peu différentes. Et puis après quelques mois, j’ai fini par reprendre la menuiserie. Du coup, mes salariés se sont mis au mobilier de jardin, et mes clients achètent de quoi se faire un joli petit coin. Il y en a qui considèrent que cet endroit est leur jardin, et ils viennent le soir parfois, quand il fait beau, pour manger et se reposer.

Charlotte croqua dans une tartine qu’elle venait de beurrer avec un plaisir évident, et s’exclama finalement :

– Ch’est génial ! Comme ça, y a des gens tout le temps ichi !

– Exact ! Mais là, tu vois, comme tu es en cavale avec ton ami Ulrich, j’ai décidé de fermer le jardin quelques jours, le temps que vous puissiez vous cacher sans être ennuyé.

La fillette ne répondit pas. Elle finit de mâcher, puis regarda Gabin et dit :

– Alors ce sera « chantegrin ».

– Quoi, chantegrin ?

– Ben le nom du métier que tu fais. C’est pour faire chanter les chagrins.

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